Devoir de vacance

13 août 2019

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Je ne me souviens plus, je ne me souviens pas… Jamais je n'ai eu de mémoire.

Aujourd'hui, aujourd'hui, j'ai soixante dix ans ans et de ces vingt huit mille et cent cinq jours qui font mon existence, je n'ai souvenir que d'une petite poignée. Je n'ai, de plus, aucune certitude que ce reste ridicule, appréciable sur les doigts de mes mains, ait bien constitué la quintessence de ma vie. Je crains d'être passé à côté de l'essentiel, de ne constituer mes souvenirs que de choses futiles comme de ces couleurs criardes qui sur certaines toiles gênent la perception des nuances plus fines.

Aussi, une de mes obsessions les plus fortes, les plus récurrentes, a toujours été, pour une raison ou une autre, d'être interrogé un jour par un quelconque inspecteur de police dont la question serait : "Qu'avez-vous fait à telle date et à telle heure ?…" et ceci quand bien même la date ne remonterait que deux ou trois jours en arrière. Sans avoir jamais vécu réellement cette situation, je sais avec une certitude absolue que ce serait un vécu-panique.

Car j'ai beau m'y efforcer, creuser mon esprit, me torturer de rappels, il m'est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible de remonter mentalement le temps. Les noms me sont un cauchemar : comment s'appelle cette fille avec laquelle j'ai discuté la veille dans telle ou telle galerie, comment s'appelle cette vieille connaissance que je rencontre de temps à autre ?… Lidée même que je doive citer ces noms, que celui-là ou celle-là s'approche, souriant, de moi me met dans un état épouvantable : la plupart du temps, bien que son visage me soit familier, je ne parviens à lui attribuer ni nom précis ni lien à des circonstances précises de mon existence. Je suis souvent ainsi contraint d'inventer d'indignes — parfois d'ignobles — ruses. Et même les visages ? Dès lors qu'ils s'éloignent en tant soit peu dans le temps, je souffre sans cesse à tenter de revoir ceux des êtres qui m'étaient les plus chers.

Visages brumeux de mon grand-père, délavé de ma grand-mère — eux pourtant qui m'ont tendrement élevé — dont seules quelques vieilles photographies froissées et piquées me permettent de croire que je les porte en mémoire… visages de mes amis d'enfance… si par hasard je les revois, ce n'est que parce que leurs traits d'adultes reconstituent ce qu'ils étaient enfants mais j'ai aussi la certitude que cette reconstitution ne peut être que mensongère.

Pourtant, je crois que ma mémoire est visuelle, non linguistique, je garde des images, non des nominations. Mais, comme telles, ces images restent discontinues, constituent autant de morceaux mélangés d'un puzzle — qui dut être important — aux pièces égarées, ne se rattachent les unes aux autres que si difficilement. Leur chronologie est incertaine, leur attribution fantaisiste : jamais je ne parviens à reconstituer la suite des événements de ma vie. Pourtant, je rêve de reconstituer la chaîne complète du temps

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2

C’était autour de 1950, j’avais alors 8 ou 9 ans et mon frère cadet, qui me suivait partout et me servait trop souvent de cobaye, en avait alors 6 ou 7. Notre père avait été tué à la fin de la deuxième guerre mondiale dans des circonstances peu claires et que je n’ai jamais, malgré mes recherches, réussi à comprendre. Notre mère, veuve et mère trop jeune, avait totalement délégué le soin de notre éducation à nos grand parents maternels chez qui nous vivions étant interdits d’intrusion dans l’appartement maternel. Ils étaient adorables et nous adoraient, mais ils étaient aussi trop pauvres et trop âgés pour nous inculquer une réelle éducation. Le grand-père ne s’occupait de nous que pour nous apprendre la nature autour de ses piliers favoris : pêche, chasse, braconnage, jardinage. Pour les reste nous étions libres comme l’air et si on nous menaçait parfois du fouet, celui-ci faisait en fait peu d’usage. Notre mère, que nous ne voyons que de loin en loin,  ne s’intéressait, parfois, très épisodiquement, à nous que pour la montre car nous étions, ce que confirme les photos que j’ai conservées de cette époque, de très mignons bambins et elle éprouvait toujours un plaisir assez grand lorsque qui que ce soit, s’exclamait, ou faisait semblant de, sur l’aspect physique de ses enfants ce qui agaçait plutôt mon frère et moi et nous amenait invariablement à faire des grimaces, des pitreries et des bêtises diverses pour arrêter immédiatement ces compliments. Cependant, nous n’étions pas tout à fait le modèle esthétique qu’elle rêvait pour sa progéniture : nos cheveux étaient bruns, plutôt raide, plein d’épis et donc presque impossible à coiffer. J’ignore d’où lui venait ce fantasme, mais elle nous aurait voulu en angelots blonds et frisés. Un jour elle nous amena chez le meilleur coiffeur de la petite ville, ce qui, vus ses revenus, devait être un vrai sacrifice financier, pour nous faire friser et teindre en blonds. Nous eûmes beau protester violemment, rien n’y fit. Et pour nous ce fut un vrai désastre car tous nos copains de la rue (les enfants, à cette époque, vivaient pour l’essentiel dans les rues) se moquèrent de nous avec cette créativité langagière que nourrit la spontanéité enfantine. Notre réputation de « petits durs » difficilement acquise dans de multiples bagarres ou exploits divers ne pouvait supporter cette dégradation. Il fallait réagir.

L’appartement de nos grands parents était au premier étage d’une vaste bâtisse à cinq étages qui, si l’on en jugeait par les restes, avait dû être aristocratique même si, à cette époque, elle s’apparentait davantage à un taudis. Son dernier étage était constitué d’un immense grenier compartimenté de cloisons de planche de façon à ce que chaque locataire eut le sien propre mais peu étaient fermés et ce lieu était un de nos refuges favoris car il contenait quantité de « trésors » que nous ne lassions pas d’explorer : tous les rebuts de la librairie du rez-de-chaussée, des objets divers improbables… Nous y découvrîmes même un jour une caisse de grenades allemandes et une épée gravées à l’or fin avec une devise allemande, certainement abandonnés par quelque officier allemand ayant été logé dans l’immeuble et pressé de fuir devant les troupes alliées. Ces grenades feraient l’objet d’autres souvenirs si le désir m’en prenait. Bref… revenons à nos cheveux. Il y avait aussi dans ce grenier un poêle de fonte et il y avait longtemps que j’avais caché là une petite boîte d’allumettes. Notre jeune âge était inconscient car l’ensemble du grenier ne demandait qu’à brûler mais la chance avait toujours été de notre côté car j’avais toujours réussi à limiter les flammes au poêle lui-même. Je ramassais donc divers papiers du stock de la librairie, les enflammais dans le foyer puis, quand il me sembla que les flammes étaient suffisantes, enlevai les cercles de fonte qui constituaient la partie supérieure du poêle. J’incitai — mais ces incitations étaient toujours interprétées comme des ordres — mon frère à m’imiter et penchai ma tête au-dessus du poêle : il y eut une odeur de corne brûlée mais, par chance, nos cheveux ne s’embrasèrent pas et je refermai le poêle laissant les flammes s’étouffer lentement. Je regardai mon frère, ses cheveux étaient presque totalement réduits à des espèces de minuscules tortillons vaguement roux et je supposais donc qu’il en était de même pour moi. Nous descendîmes aussitôt nous montrer aux copains ce qui renforça notre prestige compensant ainsi largement les reproches véhéments et les menaces de punition de notre grand-mère. Quant à ma mère, jamais elle ne nous conduisit plus chez un quelconque coiffeur.

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3

La ville où je suis né est enclavée au fond d’une vallée profonde entre au Nord, de grands plateaux granitiques ; au sud un petit causse calcaire ultime étape avant les cévennes schisteuses. Particularité qui, outre le massacre qu’y commit le capitaine Merle à la Noël 1579, la destina au XVI ème siècle à être le rempart contre le protestantisme cévenol. C’était donc une minuscule ville où la religion était alors présente avec force : plusieurs églises et couvents, plusieurs écoles « libres » deux séminaires, deux cathédrale pour une population d’environ 5000 habitants. La religion catholique représentait à la fois un modèle et un repoussoir qui partageait bien des familles. J’ignore quelle attitude mon père adoptait devant la religion mais le reste de la famille était plutôt du genre athée revendiqué chez les hommes et croyant par prudence pour les femmes. On était ainsi constamment dans une attitude bancale : le grand-père et mes oncles ricanaient ou même coassaient au passage des cortèges de séminaristes vêtus de noir mais la plupart des femmes allaient ouvertement à l’église dans diverses circonstances comme les baptêmes, les communions, les mariages, les enterrements, parfois plus discrètement, à l’insu des hommes, pour des raisons plus personnelles. L’éducation culturelle des enfants étant plutôt l’apanage des femmes — les hommes se réservant une éducation que je dirais naturiste consistant à aider à s’imprégner du monde des champs, des forêts, des rivières et des rochers — c’était à elle de décider ce qui devait être fait dans ce domaine. Ainsi, mon frère et moi, furent inscrits à l’école maternelle Sainte Marie, confiés à la garde vigilante des religieuses et, plus tard inscrits au catéchisme, gentiment contraints à faire nos deux communions. La première — la petite communion, avec la gifle de l’évêque — à sept ans, la seconde — la communion solennelle — vers douze ans. Ma petite enfance, jusqu’à ce qu’à six ans j’entre dans une école primaire laïque, fut ainsi encadrée par une religiosité que je subissais sans en avoir vraiment conscience sauf en quelques rares circonstances comme la fête Dieu qui avait lieu chaque année soixante jours après Pâques. C’était, avec le tour cycliste des anciens remparts, un des événements marquants de la ville à laquelle tous participaient. Une longue procession parcourait toutes les rues de la ville médiévale. Les habitants, mes grands parents athées y compris, habillaient leurs murs avec leurs plus beaux draps sur lesquels ils avaient piqués des fleurs diverses et, à chaque croisement étaient dressés des reposoirs, c’est-à-dire des sortes d’autels ornés de dentelles, de bouquets et de divers objets liturgiques, dont certains offerts par les habitants du quartier. À chacun de ces reposoirs la procession chantante s’arrêtait pour dire — ou faire semblant de…—  une prière. Tous les élèves des écoles religieuses devaient y participer car, même si ce n’était pas une contrainte réelle, leurs enseignants savaient les convaincre de la joie et la gloire qui en découlait. J’en fis donc, sans hésitation ni pleurs, partie l’année de mes quatre ans et celle de mes six ans.

La première fois j’avais été habillé par les religieuses d’une tenue d’angelot c’est-à-dire d’une longue robe blanche bordée de dentelles dans le dos de laquelle étaient fixées, je ne sais plus lourdescomment, deux ailes de carton recouvertes de plumes véritables. Dans l’ordre immuable du rituel de cette procession, les angelots, encadrés par des religieuses qui veillaient à assurer le rite en récupérant les enfants fatigués ou ceux qu’un besoin pressant contraignait à quitter le cortège, formaient l’avant-garde. Le rôle essentiel des angelots était, outre d’essayer de participer au chant collectif, de semer les pétales de rose qu’ils prenaient avec parcimonie  dans un petit panier d’osier pendu à leur épaule pour en joncher le sol avant le passage de l’évêque qui, précédé de deux séminaristes portant des croix, suivait immédiatement la vingtaine d’angelots. Tout ceci avait, bien entendu soigneusement répété dans la cour de l’école maternelle. Et, malgré la longueur de la cérémonie et la distance parcourue, nous en étions assez fiers car c’était un rôle de mâle. Les angelots, quoi qu’on en dise par ailleurs, ayant tous un sexe masculin en devenir. Les fillettes, elles formaient une autre cohorte, en robes blanches, sans ailes ni panier, mais avec une couronne de fleurs ornant leur tête et se tenaient plus loin dans le cortège.

Je fus donc fier également d’être choisi — il fallait être bon élève — l’année suivante pour cette même procession. Mais, j’avais grandi, j’approchais de la première communion et des esquisses de péchés commençant à apparaître, il n’était plus question d’être un angelot. Je passai donc dans la cohorte des pages. Le costume en était totalement différent : une paire de bas blancs, une culotte bouffante jaune or avec des crevées rouges, un pourpoint rouge bien ajusté, une petite toque de velours rouge avec une petite plume et, objet dont j’étais le plus fier, une petite épée au côté gauche. Plus de paniers cette fois-ci car nous étions derrière l’évêque et les notables de l’église. Nous devions nous contenter de suivre, de nous arrêter quand la première partie du cortège s’arrêtait, de dire quand il le fallait les deux ou trois prières qui nous avaient été apprises et, toujours sous la conduite des religieuses, de continuer à marcher suivis des fillettes en tenue de vierge, puis des séminariste puis de la partie de la population qui souhaitait se mêler au cortège. Il y avait même, me semble-t-il, mais la mémoire est un témoin faillible, un groupe de militaires en grande tenue. Tout cela se terminait enfin par une messe solennelle dans la cathédrale.

Je dois avouer que j’éprouvais une certaine fierté à défiler ainsi, avec, ce qui était pour moi très rare, des tenues propres et non rapiécées. Cependant ma fierté fut vite calmée par la famille : mon grand-père et mes oncles, fuyant rituellement les cérémonies religieuse étaient partis à la pêche et les femmes : mère et tantes considérant que tout cela ne faisait partie que des obligations scolaires, ne montrèrent pas un enthousiasme excessif en me récupérant en fin de cérémonie à l’école où les religieuses récupéraient nos tenues pour l’année suivante. Il me fallut attendre ensuite six ans pour qu’une autre cérémonie religieuse, la communion solennelle, réconcilie toute la famille autour de l’événement qui, au fond, à cette époque était autant civil que religieux, marquant avant tout mon entrée dans l’adolescence.

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4

Ainsi, si je remonte dans ma plus lointaine enfance, à l'aube même de ce que l'on peut appeler ma mémoire, s'imposent deux images distinctes dont je ne saurais dire laquelle précède réellement l'autre. Vouloir se rappeler de tout ?… Est-il possible de revivre ?

La première est celle d'une vieille femme assise dans un fauteuil, et l’image que j’en conserve me fait penser qu’il s’agissait d’un fauteuil Voltaire au dossier haut. La peau de son visage est fripée comme ces pommes reinettes que mes grands parents déposaient dans leur grenier pour les conserver le plus longtemps possible. Elle porte une toute petite coiffe de dentelle noire, parle lentement d'une voix faible et fatiguée. Nous — mais qui étaient ce nous ?…— sommes venus la voir quelques maisons en contrebas de l’appartement de mes grands parents, trois marches hautes sur la rue devant la maison puis un petit escalier de bois étroit aux marches de bois craquantes. Quelqu'un, dont je ne revois rien, me portait dans ses bras : je devais donc avoir moins de deux ans et d’ailleurs je ne me souviens pas de la présence de mon frère. La vieille dame est dans une petite pièce où se trouve une cuisinière de bronze et un lit, surmonté d'un épais édredon rouge, qui me paraît étrangement haut perché au point que je me demande comment elle fait pour s'y coucher. On m’approche pour que je l’embrasse ce que je fais à contrecœur puis, plus rien, ma mémoire est arrêtée là. Ce n’est que des années plus tard, en interrogeant ma grand-mère, que j’appris qu’il s’agissait de mon arrière-grand-mère maternelle qui, bien malade, devait décéder quelques jours plus tard.

La seconde est celle d'un homme également assis dans un fauteuil. Je me revois entrant dans ce qui avait dû être quelques siècles auparavant une salle d’apparat de l’immeuble, une grande pièce avec de grandes fenêtres toujours closes et que, dans la famille on nommait la grande salle à manger. Pièce interdite à mes jeux car contenant quelques babioles jugées précieuses et où je n’entrais que si on me demandait de le faire. Je cours vers cet homme qui me prend sur ses genoux, car il tend à ma convoitise un objet étrange, un gyroscope doré dont la tranche de la roue est peinte d'un vert métallique. Je ne revois rien d'autre, ni son visage, ni ses mains, ni ses vêtements : car si l’image du gyroscope est précise, il ne s'agit que d'un concept d'homme. Mais, comme dans la certitude indubitable des rêves, je sais qu'il s'agit d'un homme. Je ne sais pas davantage quel âge je peux avoir, comment je suis vêtu, pourtant à ma façon d’être sur ses genoux, au bonheur d’y être, je devrais avoir entre deux et trois ans car, là encore, de cette scène, mon jeune frère est absent… Ce que je revois avec le plus de précision, outre le gyroscope, c'est le fauteuil dans lequel cet homme est assis, un des deux fauteuils art déco qui se trouvaient dans la "grande salle à manger" de mes grands-parents à l'habillage de velours imprimé mêlant des formes géométriques dorées à d'autres dans divers tons de brun : rectangles, cercles, losanges… Ce n’est là encore que quelques années plus tard que j’appris que c’était mon père, dont je n’ai aucun autre souvenir, venu en permission, et qu’il devait être tué quelques mois plus tard.

Dans les deux cas, je n'ai aucun souvenir de paroles comme si je n'avais pas alors accès à cette faculté humaine ou j'avais déjà cette faculté d'abstraction qui me caractérise lorsque la conversation ne présente aucun intérêt ou encore comme si les deux morts pressenties, les deux absences étaient déjà comprises dans l’absolu de leur silence.

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5

De 6-7 à 13-14 ans, nous vivions en bandes, nous étions des enfants de la rue. Nous vivions à une dizaine d’enfants mâles dans ce que nous appelions notre quartier, c’est-à-dire quatre rues formant un quadrilatère d’environ 100 mètres sur cinquante mais qui, alors nous paraissait plutôt vaste. Notre petite ville était ainsi divisée en cinq quartiers qui occupaient le centre ancien avec ses petites ruelles sales sur les murs desquelles, n’ayant guère d’autre choix, les habitants mâles ne se privaient pas d’uriner malgré les nombreuses inscriptions au pochoir déclarant qu’il était interdit de le faire. Tout le reste, essentiellement hors du tracé encore bien visible des anciennes murailles, n’était qu’un territoire inclassable où nous ne nous aventurions que rarement. Car ce qui faisait la cohésion et la force particulière d’une bande, c’est qu’il y en avait d’autres auxquelles s’opposer par tous les moyens possibles. Le centre, plus exactement le centre vital, le point naturel de ralliement de la bande à laquelle mon frère et moi faisions naturellement partie de par notre lieu de naissance et de vie, était constitué de deux petites places : la plus petite faisait une espèce de cour fermée dont un des murs était occupé par une fontaine dédié à la « vierge noire », sculpture de bois très ancienne, enfermée dans une vitrine hémisphérique, portant des vêtements dorés et argentés dont la couleur du visage expliquait l’appellation et qui était un lieu important de dévotion comme en témoignaient des fleurs toujours fraiches et des bougies toujours allumées. Il y avait là en effet, un petit escalier de quatre ou cinq marches conduisant au logement de l’un de nous qui nous permettait de nous asseoir pour discuter des heures de n’importe quoi et, surtout, d’établir des plans pour nos futurs exploits. C’était un peu notre parlement où se décidait tout ce que faisions. La seconde place, plus vaste, donnait sur une ouverture de l’ancien ghetto — mot dont nous ignorions alors la signification —, lieu semi-fermé où nous pouvions nous réfugier si nécessaire et qui, pour cela jouait un rôle important dans nos guerres. Elle avait également, sur un de ces côtés, un escalier qui montait à un premier étage mais où l’habitante, une vieille femme acariâtre, nous interdisait de nous asseoir, jetant par sa fenêtre, lorsque nous outrepassions sa loi, sur nous le contenu de pots de chambre , raison pour laquelle elle était une de nos principales souffre-douleurs. Sur cette place aussi un commerce, un atelier de tonnellerie tenu par un artisan boiteux mais qui faisait partie, parce qu’il nous rendait parfois quelques petits services, des gens que nous aimions bien et que nous appelions le père Bon car, même s’ils ne le méritaient pas, nous affublions du qualificatif de père tous les mâles de plus de trente ans, comme étaient mère toutes les femmes mariées quel que fut leur âge.

Au-delà de ces deux places commençaient deux autres quartiers, aux territoires tout aussi minuscules, tenus par deux bandes différentes : au Nord-Est la bande de l’hôpital, au Nord-Ouest celle du Mazel avec lesquelles nous entretenions des relations complexes faites de rivalités — chaque bande devait montrer sa supériorité aux autres —, d’échanges constants et même de complicités quand nous nous unissions contre un ou deux autres groupes.

Le sud de ce quadrilatère hautement politique était formé par une autre petite place autour d’un petit bassin et qui reliait les deux côtés est et ouest de notre quartier. À partir de là se définissait à l’Ouest la bande de la rue basse et, un peu plus au Nord, celle de la place au Blé. La dernière de ces cinq bandes était un peu plus plus distante, ce qui signifie qu’elle se trouvait presque à cent mètres de là, vers la limite sud des murailles, c’était la bande du foirail.

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6

Reprendre. De la période de notre vie où nous étions qualifiés de bébé, à celle où nous devenions des garçons, jusqu’à l’adolescence, où d’autres aventures nous appelaient, nous vivions en bandes, nous étions des enfants de la rue où, quel que soit le temps extérieur nous nous retrouvions dès que l’école nous laissait libres. Pour nos familles nous étions des garnements ou des chenapans, pour les commerçants de notre quartier, généralement catholiques bien pensants, à peine petits bourgeois mais cependant très timorés craignant de perdre quoi que ce soit du peu qu’ils possédaient et s’y accrochant sans répit, nous étions des petits voyous et ce même si aucun d’entre nous n’est jamais devenu un voyou, encore moins un grand voyou. Car si nous vivions dans la rue c’était tout simplement que nous n’avions aucun autre lieu qui nous soit autorisé. Les appartements de nos parents étaient minuscules, parfois insalubres ou du moins très dégradés, abritant, pour la plupart plusieurs enfants et il n’était pas question d’y inviter quelque ami que ce soit.

Celui de mes grands parents faisait pourtant exception car c’était l’étage noble d’un ancien hôtel aristocratique dont la porte d’entrée, magnifiquement sculptée figurant sur tous les guides touristiques ouvrait sur un escalier majestueux occupant presque la moitié de l’immeuble et qui me semblait de marbre mais dont j’appris plus tard, après avoir accidentellement provoqué la chute d’une balustre, que ce n’était en fait que du bois peint. Dans mon enfance, même si j’étais étonné par la hauteur de ses plafonds, il n’était que façade et ses faux-semblant se révélaient partout. Sur ses cinq étages, l’immeuble abritait six familles dans plusieurs appartements par étage qui avait été cloisonné. Aucun d’eux, pas plus celui des autres occupants de l’immeuble, que celui de mes grands parents n’avait ni toilette ni salle de bain et il faudra attendre l’année de mes onze ans pour que je découvre la béatitude que pouvait procurer une douche. Pour tout l’immeuble, une seule toilette à la turque aux repose-pieds gluants et glissants, irrespirable, immonde, fermée par le crochet intérieur d’une demi-porte dans une petite cour du rez-de-chaussée. Lieu si peu d’aisance et tellement fétide qu’enfant, outre le fait que je m'efforçai d'avoir à y aller le moins possible — ce qui n'était pas sans me poser parfois quelques problèmes, je préférais, dut ma pudeur en souffrir, en laisser la porte entrouverte effrayé à l’idée de glisser dans ce trou qui me semblait la gueule d’un monstre ignoble de l’enfer à l’haleine obscène.

L’appartement, qui avait deux entrées était constitué de cinq pièces : une cuisine dont la porte était devenue l’entrée principale, une pièce moyenne que nous appelions la petite salle à manger, une grande pièce —cette grande salle à manger interdite dont j’ai déjà parlé et qui, vaguement divisée par un rideau, contenait la chambre de ma grand-mère dans le lit de laquelle couchait aussi mon frère — la chambre de mon grand-père donnant sur un corridor où ouvrait la porte principale condamnée et, au bout de ce corridor obscur de quelques mètres, la chambre dont, avant qu’il se marie, je partageais un ou deux ans le lit avec le plus jeune de mes oncles et qui, par une porte condamnée dissimulée au fond d’un placard donnait également sur la petite maison mitoyenne où avaient dû être les logements des domestiques au temps des fastes de l’immeuble.

Toute cette « géographie » dont je devrai parler plus tard, si je poursuis cet écrit joua, de façons diverses, un grand rôle dans mon enfance.

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7

Par quel bout prendre cette tentative d’autobiographie insincère tant il me semble que la moindre des anecdotes ne peut se comprendre sans une préalable description de la totalité du contexte. Je me répète : nous étions des enfants de la rue où nous vivions en bandes dans un petit quadrilatère où tout habitant connaissait les autres. Notre vie, pour l’essentiel, se déroulait ainsi dans trois mondes très différents bien que pas totalement étanches : celui de l’école où nous attendions que le temps passe, celui de la famille où nous passions par nécessité le moins de temps possible et celui de la bande où le temps nous semblait toujours trop court même si, pour une très grande part, nous ne faisions rien d’autre que parler et écouter avec une certaine admiration les exploits de nos chefs auto-proclamés avant, par diverses épreuves, de monter dans la hiérarchie implicite.

Dans une vie où tout semblait obéir à un agenda écrit d’avance, la bande par sa capacité d’invention de stimulations diverses était en effet le lieu de l’imaginaire, de l’action et du rêve. Nos jeux les plus habituels étaient de jouer à la guerre.  Et nous menions deux sortes de guerres : celles, très fréquentes, et celles, moins fréquentes parce que plus risquées, qui nous opposait à une ou deux autres bandes tant les alliances et les mésalliances étaient fréquentes.

Notre culture principale était celle qu’au cinéma Le Royal, parterre et tribune à des prix différents, nous absorbions chaque fois que pour une raison ou une autre  — anniversaires, bonne note, paiement de petits travaux, petits vols, resquille, cadeaux d’un parent lointain venu rendre visite à la famille, etc. — nous pouvions nous en offrir l’entrée. C’était alors la grande époque des Tarzan, et Johny Weissmuller, plus tard Lex Barker, étaient nos idoles, ainsi que des westerns qui étaient pour nous de grandes sources d’inspirations. Les rôles étaient rapidement distribués : les petits, en gros ceux qui avaient moins de dix ans étaient les méchants sauvages, donc aussi, suivant le jeu décidé, les indiens. Le chef la bande était Tarzan et pouvait, ou non, choisir un fils chez les petits, ou, au choix, suivant l’inspiration du dernier film vu, le shérif, le trappeur… donc le héros. Le reste de son groupe ayant des rôles de simples soutiens : tuniques bleues, amis, etc. Le jeu consistait à laisser les petits trouver des cachettes parmi les multiples possibilités d’un quartier resté très médiéval offrant de nombreux passages transversaux plus ou moins officiels, des cours intérieures plus ou moins communicantes, des caves, des greniers, des couloirs plus ou moins sombres, des escaliers… Les grands parcouraient le quartier à leur recherche et devaient en tuer ou en capturer le plus possible tout en essayant de se faire blesser ou tuer eux-mêmes. Nos armes étaient des pommes de pain, des flèches et des arcs dont la fabrication occupait une partie de notre temps, quelques fusils ou pistolets qui tiraient des bouchons et diverses formes de sabres, épées, couteaux que nous avions sculptés dans des branches. Ces jeux simples et enfantins éteint pourtant responsables d’une bonne part de notre mauvaise réputation dans le quartier car sous l’excitation du jeu, les écorchures de genoux, les bosses, les habits déchirés, les courses désordonnées dans tous les espaces y compris privés dont nous connaissions tous les secrets dérangeaient suffisamment les esprits convenus et frileux de la petite bourgeoisie commerçante et il n’était pas rare que l’un d’entre eux, muni du fréquent martinet de l’époque, d’un balais, ou plus simplement d’un bâton quelconque nous chasse d’un espace qu’il considérait lui appartenir ou réussisse à attraper l’un d’entre nous — ce qui permettait aux autres de s’échapper — quand coincé dans une cour dont nous n’avions pas réussi à escalader le mur ou dans un escalier dont nous n’avions pas réussi à ouvrir une fenêtre, qui séparaient un espace d’un autre et nous mène par les oreilles chez le parent concerné, avec des conséquences diverses suivant la psychologie ou la dépendance de celui-ci.

La guerre entre bandes était souvent plus violente et reposait sur ce que nous considérions être des motifs très graves.

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8

Se répéter n’est pas toujours radoter : nous étions des enfants de la rue mais nous étions aussi des enfants de la guerre car les naissances des plus grands ou des plus petits s’échelonnaient entre 1935 et 1945. Or cette réalité guerrière nous avait imprégnés à plus d’un titre. D’abord par des atteintes diverses comme la mort de mon père ou le frère d’un d’entre nous fusillé par les allemands en 1944 lors d’une escarmouche avec le maquis, et des atteintes moins directes mais cependant ayant marqué les jeunes esprits de la bande comme le massacre, vers la fin de la guerre, de 28 jeunes résistants torturés et fusillés alors que, trahis, ils s’étaient rendus sous la promesse d’être bien traités.

Cette guerre avait aussi laissé des traces matérielles comme la petite caisse de grenades allemandes laissée dans le grenier de mon grand-père ou, dans une petite vallée alors déserte, à la limite ouest de la ville et qui avait certainement servi de champ de tir les nombreuses douilles que nous nous amusions à retrouver ou les quelques casques déformés ou même troués. Tout cela, bien sûr, excitait notre imagination et rendait nos affrontements entre bandes plus violentes que nos jeux internes et il suffisait de peu pour qu’ils explosent : un d’entre nous qui, dans nos jeux, pénétrait malencontreusement dans le territoire adverse, un objet de l’un d’entre nous perdu ou oublié et qu’une des bandes adverses exhibait en trophée, une dénonciation à un de nos parents ou à un commerçant, une rivalité commencée sur des auto-tamponneuses lors de la venue régulière de manèges dans la ville… Les prétextes ne manquaient pas, le fait d’aller à l’école laïque ou à l’école religieuse, par exemple. Il fallait alors élaborer des plans de bataille pour s’emparer d’un ou deux adversaires et les enfermer plus ou moins longtemps dans nos caves de sorte que nous soyons sûrs qu’ils seraient punis par leurs parents, s’emparer de leurs cartables avant qu’ils rentrent à l’école, déchirer leurs vêtements, voler diverses de leurs possessions, s’en prendre — lorsqu’ils en avaient, à leurs petits frères (car même dans ce cas nous ignorions les filles à nos yeux gibier de peu de valeur), etc… Les escarmouches étaient donc plus violentes et se terminaient le plus souvent, des deux côtés, par des bleus, des bosses, des écorchures diverses ou des vêtements déchirés. Il arrivait que ce soit pire : je me souviens ainsi du poignet cassé d’un de mes camarades âgé de dix ans ou — mais ce fut le pire jamais atteint — lorsque l’un d’entre nous fut capturé par une bande adverse et que, sa culotte ayant un trou au niveau de l’anus, l’un de ses tortionnaires eut l’idée d’y enfoncer l’extrémité de la pompe du garage de son père et de le faire gonfler. Heureusement un adulte intervint à temps mais l’enfant, qui aurait pu en mourir, dut quand même faire un court séjour à l’hôpital etc. Mais à cette époque et dans nos familles les enfants étaient moins sacrés : il n’y eut ni plainte, ni enquête, ni poursuite.

La plupart de ces combats avaient lieu dans la ville même mais il n’était pas rare non plus de s’arranger pour qu’ils aient lieu à l’extérieur dans deux ou trois endroits privilégiés qui offraient de très nombreuses possibilités à nos imaginations combatives : la pente très rocheuse et plutôt abrupte qui menait au plateau du sud et à un ermitage à son sommet ; une petite vallée très étroite et longue d’un ruisseau qui se jetait dans la rivière ; la rivière elle-même et ses abords que nous appelions alors les roubeyrolles.

Malgré cette férocité d’enfance, il y avait des règles. La plus importantes était de ne jamais « cafter », c’est-à-dire dénoncer qui que ce soit aux adultes, essentiellement les parents et les enseignants. La seconde, importante à cette époque où des armes de guerre se trouvaient assez facilement, de ne jamais s’en servir. La troisième de ne pas s’acharner sur un prisonnier quand il ne pouvait plus résister. La quatrième de ne pas s’en prendre aux parents.

D’autres encore, parfois incompréhensibles, comme se battre tel ou tel jour, par exemple les jours de match, la plupart des familles en cette époque où les distractions étaient rares s’y retrouvant et les enfants d’une bande pouvant alors être amené à jouer avec les enfants d’une bande adverse, ou les jours de fête ou le jour du critérium cycliste, des processions, ou dans des lieux comme les églises, la cathédrale, le cinéma, le marché hebdomadaire du vendredi, tous représentant quelque chose comme une citoyenneté collective.

Ces jours avaient d’autres jeux propres.

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9

Je lis, j’ai lu, toujours, beaucoup, souvent, partout, n’importe quoi… Il me semble que j’ai toujours lu. Grâce aux lectures tendrement attentives que me faisait ma grand mère dès ma plus petite enfance, je savais lire avant la fin de mon école maternelle. Et je me suis toujours demandé pourquoi je lisais. D’où me vient ce besoin angoissant de m’abîmer dans ces pages couvertes de signes dont j’éprouve la plus grande difficulté à m’extraire, la tête hors du monde. J’ai dû lire des centaines de livres, un calcul sommaire m’apprend que si j’estime avoir commencé à lire à six ans, avec un rythme moyen (sûrement sous-estimé) de deux livres par semaine, j’en aurai lu environ 5500. C’est peu face aux millions de livres disponibles. C’est trop devant la mémoire qu’il m’en reste. De combien est-ce que je me souviens ? Vraiment : une centaine ; vaguement le double, peut-être le triple. La lecture est un énorme gâchis de temps qui me vole une part importante de mon existence. J’aurais certainement mieux fait de cultiver mon jardin (il m’en serait sans cesse donné le plaisir des légumes), mes relations sociales ou de me perdre dans les nuages (la contemplation est une autre façon intense d’être). Lire n’est pas vivre ; lire, d’une certaine façon, est décider de ne vivre que par procuration. Que m’importe au fond la vie, les aventures, les amours de tel ou tel personnage dans tel ou tel livre ? La vie, la vraie, m’en apprend tous les jours davantage, il me suffit pour cela d’être à l’écoute de tel ou tel individu rencontré par hasard ici ou là et d’être disponible à cette écoute. D’autant que, sur ce terrain, la concurrence est rude entre le livre, le cinéma ou la télévision : je ne suis pas sûr que la comparaison soit au bénéfice du livre. Je ne lis pas non plus pour l’exotisme, la découverte d’univers étrange, mieux vaut en effet regarder des magazines de reportages ou des reportages à la télévision. Je sais tout ça… Pourtant je ne peux m’empêcher de lire… Pourtant je ne lis pas, comme cette amie avec qui je visitais récemment un musée exposant des « céladons » pour évoquer l’Astrée d’Honoré d’Urfé (je ne l’ai jamais lu, du moins je crois…) et la couleur verdâtre de son corps de noyé retiré de l’eau. Je ne lis pas non plus par utilité n’ayant la nécessité ni de rendre compte de mes lectures ni de briller en société ni de vendre des livres. Je ne lis pas par nécessité de culture — ah, cette prétendue utilité de la lecture que l’école affirme sans cesse — car la culture ne m’aide que faiblement à affronter le pragmatisme du quotidien. La lecture m’est comme un trou noir absorbant pour un temps les entropies de mon existence. Lire est peut-être une façon simpliste d’ignorer les incohérences de la vie, de trouver, dans les motivations imaginaires  des histoires écrites, une compensation à l’impossible maîtrise des lendemains. Reste la réponse esthétique : la beauté de la langue. J’y suis sensible, j’aime les belles phrases, mais si la raison profonde était celle-là, alors c’est la poésie que je devrais lire car, en elle, il n’y a pas de superflu, la bonne poésie est toute d’esthétique, ce qu’elle cherche à dire c’est la beauté profonde des choses qu’elle dit dans la langue la plus belle possible, la langue la plus avare, la plus juste. Or je lis peu (très peu) de poésie.

Peut-être que je ne lis que pour écrire, me mesurer à des écritures autres, leur voler — consciemment (ou inconsciemment) — des phrases qui me provoquent au plagiat ou au prolongement. Je ne lirai alors que pour être dans le mouvement abstrait de l’écriture comme le peintre qui ne regarde les tableaux des autres que pour s’imprégner de leurs techniques et enrichir ainsi la sienne. Pour cerner les possibles et les impossibles de cette écriture que je porte vaguement en moi mais qui a tant de mal à se concrétiser. Lire par réaction… Pourquoi pas. Y a t-il d’autres vrais lecteurs que ceux  là ?

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10

L’écriture parfois m’égare : il me faut revenir à ce qui était le projet initial de ces quelques écrits : laisser à mes enfants et petits enfants un témoignage sur leurs ancêtres, ne parler égoïstement que de mon enfance et tenter d’éviter toute digression.

Je reviens donc aux faits tels que ma mémoire prétend les avoir retenus.

Ce souvenir a la structure d’un rêve tant il est évident et inaccessible au souvenir construit. Une cour d’école, celle de l’école maternelle Saint Joseph. En effet dans mes textes précédents si j’ai dit Sainte Marie m’est, depuis, revenue la certitude absolue que c’était Saint Joseph. Logique, une école réservée aux garçons. Saint Joseph donc. La scène que je revois a les vérités d’une évidence.

Pas besoin de preuves ni de déductions. Il fait beau, un soleil radieux et déjà tiède, ce doit être la fin d’un printemps. Nous sommes dans la cour de récréation dont je revois la surface fermée par un portail en métal bleu ajouré surmonté d’une croix. Les trois autres côtés, des murs, dont deux en angle sont des murs de classe aux fenêtres hautes. Nous portons tous le tablier court à petits carreaux bleus et blancs boutonné depuis le haut de l’épaule gauche jusqu’au bas d’où sortent nos shorts et nos jambes nues. Comme toujours deux ou trois religieuses nous surveillent ce qui ne les empêche pas de papoter entre elles au centre de la cour. Le mur face au portail est celui des trois classes qui sont bâties sur quelque chose comme des entresols ou des caves où je ne suis jamais allé. L’accès aux classes se fait par de petits escaliers de six ou sept marches me semblent-ils sous lesquelles se présentent un vide où nous aimons nous cacher un peu à l’abri du regard de nos surveillantes. Je suis dans un de ces petits vides qui forme comme une arche de ciment au-dessus de ma tête. Je n’y suis pas seul. Avec moi un autre enfant sans visage dont je ne vois presque rien sinon le tablier. J’ai oublié son nom que je devais pourtant connaître. Je ne sais pas non plus si j’avais alors quatre, cinq ou six ans. L’âge n’est pas dans cette scène une variable possible. C’est ainsi, sans plus. De même rien ne me dit si mon frère qui était dans la même école lors de ma dernière année est là, ou pas. Cela encore n’est pas en question. Je joue avec mon camarade, nous jouons à quelque chose avec la terre d’une petite bande non couverte de gravier qui longe le mur. C’est alors que je vois la chose qui se tortille sur la terre : un lombric, comme ceux que mon grand père et mes oncles conservent dans une boîte pour servir d’appât pour leurs pêches. Il me paraît énorme. Il ne me fait pas peur, j’ai l’habitude. Je l’attrape, il se tord en tous sens. Je le tends à mon camarade. Alors, celui-ci, sans aucune hésitation comme si je lui avais offert un chewing gum, des bonbons, un biscuit, une part de réglisse, le prend, le regarde puis, sans hésiter un instant, l’avale. Je ne me pose pas de question. Je me dis que je n'aurais pas dû le lui donner et l'avaler moi-même. Fin de la scène. Rien d’autre. Passage au noir, ma mémoire se referme. Ne me demandez pas la suite. Il n’y en pas.

Plus étonnant encore je ne me souviens de mes trois ans dans cette école que d’une autre scène : à la fin de ma dernière année, j’approchais donc de mes six ans, j’étais à la petite cérémonie organisée par les religieuses avant la fermeture de l’école : tous les élèves sont réunis dans la salle « de spectacle » — même si je ne me souviens d'aucun de ces spectacles — et divers prix, ne récompensant pas les notes car dans ces petites classes il n’y en avait pas, sont remis à divers élèves sous forme d’images religieuses et de petites médailles. Mon frère qui avait alors six ans est appelé et monte sur la petite estrade, il est très fier. Moi aussi même si je n’ai aucun prix mais c’est mon frère et je pourrai toujours, au besoin, m’en glorifier. On lui attribue le prix de gentillesse : deux images religieuses et une petite médaille dorée épinglée sur son tablier. Point. Fin du souvenir.

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14 août 2019

11

Enfant j’étais très sale ? Je n’étais pas le seul. Nous étions très sales mais c’était sans importance, tant cette saleté nous semblait naturelle. Les appartements de nos parents n’ayant pas de salle de bains, la plupart même pas de toilettes, se laver était loin d’être une tâche évidente. J’avais bien dans ma chambre un ensemble de toilette : une verseuse, un bassin, un porte savon en faïence à motifs floraux bleus et un gant de toilette mais outre qu’il fallait penser à le préparer tous les soirs avant de me coucher ce que je faisais très rarement, qu’en hiver il n’était pas rare que l’eau en soit gelée tant il pouvait faire froid dans cette grande pièce sans chauffage et que personne chez moi ne contrôlait mes ablutions, lorsque je m’en servais en hâte c’était juste pour me mouiller le visage et le plus souvent pour décoller mes paupières que la nuit avait collées. La plupart du temps, je préférais même faire cela au robinet de la cuisine, seule pièce chauffée de la maison, avant d’aller à l’école car le maître, avant de nous faire entrer en classe contrôlait les mains, les ongles et l’arrière de nos oreilles. J’avoue que, bien qu’ayant toujours été matinal, ne les ayant jamais surpris dans cette activité, j’ignore même comment mes grands parents pouvaient se laver. Il est vrai qu’ils étaient, mon grand père surtout dont les activités de pêche, chasse, cueillettes et braconnage divers l’exigeaient, plus matinaux que moi.

Jusqu’à onze ans, jusqu’à ce que je rentre au lycée, âge de ma première douche aux bains municipaux, ma toilette hebdomadaire consistait en un lavage au gant par ma grand-mère, une fois par semaine dans un grand bassin de zinc l’eau ayant été tiédie sur la cuisinière ou, dès que le temps le permettait au soleil du petit balcon qui donnait sur la rue principale. L’été, mon frère et moi y étions lavés nus, au vu et au su de tous les passants ce qui, à cette époque, semble-t-il ne gênait personne. Pour le reste, nous n’avions le droit de ne changer de vêtements qu’une fois par semaine et je ne décrirai pas ici, par pudeur, l’état, et souvent même l’odeur, de nos sous-vêtements. Or nos jeux étaient loin de les ménager, nous courions, nous luttions, nous roulions dans des poussières diverses, nous grimpions sur des rochers, nous nous cachions dans des lieux improbables — caves, greniers, entrepôts, trous de rochers, ateliers — qui étaient loin de respecter une hygiène élémentaire. Cependant, quand nous rentrions vraiment trop sales, ce qui signifiait mains et visages, le gant de toilette de notre grand-mère réparait une partie des dégâts, les plus apparents. La seule règle d’hygiène à peu près respectée était de nous laver les mains avant les repas. Ceci, bien entendu quand nous mangions à la maison car pour le reste, repas au jardin ou à la campagne, nous faisions comme nous pouvions.

Bien entendu cette règle hebdomadaire était adaptée quand nous devions assister à un événement familial, mariage, communion ou quand nous devions, très rarement, nous rendre en visite chez tel ou tel. Et j’avoue que cela ne me plaisait pas beaucoup.

Je n’ai également eu ma première brosse à dents qu’à quatorze ans quand, figurant dans la liste du trousseau, rentrant comme pensionnaire à l’école normale primaire je dus en même temps, contraint par les règles d’hygiène de l’état, m’adapter à une situation de lavage quotidien et de douche après les activités sportives.

La seule période où nous étions plus propres était l’été parce que, durant deux ou trois mois, la rivière devenait notre terrain de jeu naturel. Et encore… nous allions bien souvent nous baigner en face de la sortie des égouts de la ville car l’eau y était plus chaude et les poissons plus nombreux. Mais au moins nous étions dans l’eau et nous nous séchions au soleil ou dans l’activité de nos jeux divers. Mais ce sera le sujet d’une éventuelle autre page.

Je ne suis pourtant pas loin de penser que cet usage très sélectif de l’hygiène dans notre enfance explique, en grande part, que ni mon frère, ni moi, n ‘ayons jamais été malades.

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12

La propreté, la saleté, sont des concepts idéologiques. Nous étions sales mais nous ne le savions pas. Nous étions dans le seul état où nous pouvions être. Les adultes ne se lavaient guère plus que nous, mais ils se salissaient beaucoup moins. La saleté faisait consubstantiellement partie de l’enfance qui nous autorisait à jouer tout le temps et n’importe où. Nous combattre avec des boules de boue n’était pas différent de se battre avec des boules de neige ou n’importe quel autre projectile et nous ne choisissions pas les terrains sur lesquels nous roulions lors de nos corps à corps. Je dois dire aussi que les fermes où il m’arrivait d’aller avec mon grand-père, comme celles de son village natal, à quelques kilomètres de la ville où il nous amenait dire bonjour à d’anciens amis ou frère d’armes nous paraissaient bien sales alors que nous n’étions pas bien difficiles. Mais, avec le tas de fumier devant l’entrée, l’enclos des volailles, etc. leurs odeurs fortes et la négligence générale nous aurions eu l’impression d’être propres si cette notion avait signifié quelque chose pour nous.

J’ai ainsi un souvenir assez précis de l’une d’entre elle qui appartenait à un compagnon d’enfance de mon grand-père, un homme petit, chétif, malingre, à la moustache hirsute lui dévorant la bouche, affligé d’une bosse, portant le même vêtement de travail que je lui ai vu à chacune de mes visites — on appelait alors ce vêtement une salopette, terme qui en l’occurrence était parfaitement approprié — et la même casquette crasseuse, et qui pourtant, bien que célibataire, réussissait à survivre des produits de sa petite ferme. Comme elle était proche de la voie de chemin de fer qui empruntait la vallée et que, à cette époque, bien qu’il n’y ait pas d’arrêt officiel, il suffisait de faire signe au conducteur de la Micheline pour qu’il s’arrête, c’était pour nous une destination naturelle lorsque l’on voulait s’approvisionner en pommes de terre, en pommes ou en poires. L’hospitalité et la camaraderie étant ce qu’elle était il était impossible d’aller chez lui sans partager un verre, de vin pour mon grand-père et pour moi d’un vague jus de pomme à peine filtré qu’il produisait lui-même. Je n’entrais jamais là sans une sorte de répulsion mais la douce et discrète pression de mon grand-père sur mon dos me faisait bien comprendre qu’il n’était pas question d’y échapper. Ce fermier vivait dans une seule pièce à la fois chambre à coucher, cuisine, salon (si ce mot peut avoir un sens dans ce contexte) où une immense cheminée servait pour la cuisine et le chauffage. Les murs étaient noirs de suie, par l’unique fenêtre ne passait qu’une lumière blafarde tant sa saleté filtrait efficacement les rayons du soleil. L’unique lourde table en bois massif (de celles que vers les années 80 les brocanteurs venus du sud échangeaient contre des tables en formica), encadrée de deux bancs culottés par des générations de fesses, était couverte d’un tas de détritus, fragments de journaux, épluchures, reste de repas, vaisselle pas encore lavée et tout cela sentait très fort, mélange d’odeur des deux chiens qui entraient et sortaient à leur guise, du sot ouvert qui sous un évier taillé dans un bloc de pierre n’avait pas été vidé depuis plusieurs jours, de pipe froide, de vieillard. La pièce était envahie par de grosses mouches bleues qui nous harcelaient sans cesse et contre lesquelles pendaient du plafond des tortillons de rubans collants où elles venaient se prendre continuant leur bruit incessant tant qu’elles n’étaient pas mortes. Par terre des crottes ici et là que je croyais d’abord de moutons jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait en fait de souris… Il fallait s’asseoir autour de cette table et assister en silence à leurs longs échanges en ce patois local que mes grands parents refusaient d’utiliser avec mon frère et moi et dont les maîtres nous interdisaient l’usage dans les frontières de l’école. Mon grand-père qui ne fumait pas la pipe lui offrait une ou deux cigarettes tout en buvant du mauvais café « chaussette » que son hôte faisait pour lui. Enfin, mais il fallait bien attendre une demi heure ou trois quart d’heures durant lesquels je n’avais rien d’autre à faire qu’à inventorier la pièce, et la comparer à l’appartement de mes grands parents qui me semblait alors d’un luxe extraordinaire, enfin venait la délivrance. Celle que je préférais était quand nous venions chercher des pommes ou des poires car il fallait les cueillir nous-mêmes et j’adorais grimper dans les arbres pour secouer leurs branches et les faire tomber. Nous étions une famille de chasseurs-cueilleurs et nous avions l’habitude de ramasser tout ce qui, susceptible d’être mangé, pouvait l’être.

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13

Une fois lâché le frein, le moulin des souvenirs n’arrête pas de moudre sa farine et, un souvenir en amenant un autre, de me faire revivre divers épisodes de cette enfance dont la vieillesse me rapproche. On a toujours moqué le radotage des vieillards qui reviennent sans cesse sur leur passé. Et voilà que j’en suis là. Mais je ne peux pas toujours, sans cesse, nager et pédaler, il faut bien remplir les quelques dix huit ou dix neuf heures de veille dont, dans la solitude, chacun de mes jours sont faits. Alors écrire ou regarder la télévision ou jardiner, et comme le voyage m’intéresse de moins en moins, le premier de ses choix me semble encore le moins difficile. S’adonner à quelque chose comme du tourisme mémoriel, pourquoi pas ! Mais plus de lamentations, vivre c’est résister et je n’ai pas, pas encore complètement la tentation de disparaître.

Il y avait sur le vaste plateau granitique presque sinistre qui était au nord de la ville, une petite ferme où mon grand-père m’avait aussi amené deux ou trois fois. Je ne sais trop pourquoi mais je sais que nous allions dans ce coin de campagne parce que mon grand-père connaissait un endroit à cèpes. Secret de famille aussi bien gardé que celui où il trouvait des pieds de mouton, celui des girolles, ou des chanterelles ou des girolles. Bref, il savait où trouver tous les champignons comestibles de la région au point que, pour certains événements on lui en passait commande. Il gérait en effet la campagne sauvage comme une propriété personnelle et jamais, à cette époque, aucun propriétaire du terrain n’aurait songé à s’y opposer. Il est vrai, qu’en retour, il rendait quelque petit service comme transmettre un message ou rapporter quelque menu objet de la ville. Je ne suis pas loin de penser aujourd’hui que, si dès mes neuf-dix ans il m’emmenait avec lui ce n’était que pour transmettre ses connaissances. Il ignorait bien sûr que le monde allait changer, la campagne être découpée par des barbelés, les passages sur les terres interdits, la restructuration agricole détruire bien de ses lieux secrets. Bref l’économique prendre le pas sur le vivre ensemble.

Il m’amena donc dans cette petite ferme pour une raison dont je ne saurais jamais rien d’autant que je ne la lui avais pas demandée. C’était la ferme d’une vieille femme, une veuve sans âge, vêtue de l’éternel tablier à fleurs délavées et dont il était assez difficile de deviner les couleurs d’origine tant la saleté l’avait rendu inconnaissable. Elle me faisait un peu peur car ses dents s’ouvraient sur deux ou trois chicots brunâtres, ses cheveux, ou du moins ce qu’on en apercevait sous un foulard qui aurait pu être un torchon de cuisine, hésitaient entre le jaunâtre et le blanc, sa voix était rocailleuse et elle ne parlait que le patois local. Tout cela me faisait inévitablement penser à une sorcière ou une de ses mystérieuses guérisseuses de campagne qui jouaient alors un rôle social non négligeable. Sa ferme où un tas de fumier accueillait le visiteur, sa maison dans sa ferme, était aussi noire de suie, sale, malodorante, pleine de mouches et de cafards que celle du petit bossu dont j’ai parlé précédemment, elle avait un vieux chien boiteux qu’elle rudoyait dès qu’il s’approchait d’elle mais qui lui servait néanmoins à mener au pré son unique vache dont la peau disparaissait sous une couche sèche de bouse craquelée comme la surface d’un crumble à la merde. Des poules, que le chien chassait en courant et aboyant après elle, provoquant de bruyants caquetages, entraient et sortaient sans cesse de la maison déposant leurs déjections ça et là. Tout sentait l’abandon et la désespérance. Mais les rites sont les rites. Elle aussi offrait à mon grand-père un verre d’un mauvais vin des plus ordinaires qu’il était cependant habitué de boire et qui ne le rebutait pas. Généralement elle m’offrait un petit bol du lait de sa vache qu’elle prenait avec une petite louche dans la jate où elle déposait sa traite quotidienne à la surface de laquelle, bien souvent, s’étaient noyées quelques mouches qu’elle évitait soigneusement de prendre. Tout ceci ne me tentait guère, mais il n’était pas question de refuser sous peine d’un froncement de sourcil de mon grand-père me rappelant que l’accepter faisait partie de la sociabilité campagnarde de base.

Un jour, elle m’offrit son lait dans un petit bol qui était ébréché et, comme toujours, je l’examinais soigneusement pour voir de quel côté boire, cherchant à éviter les traces qui montraient un lavage des plus sommaire. Je me dis qu’il serait peut-être judicieux de boire par l’ébréchure, ce que je fis. J’entendis alors la voix éraillée de la vieille fermeture dire quelque chose en patois à mon grand-père qui, riant, me traduisit aussitôt : tu fais comme elle, tu bois par l’ébréchure. Je n’étais pas un grand fan de l’hygiène mais l’idée que je buvais à l’endroit même où cette vieille sorcière avait posé ses lèvres sales me révulsa et je recrachais sur la table le lait que je venais de boire. Pour m’excuser, mon grand-père, qui devait avoir compris, me tapa aussitôt dans le dos pour faire comme si j’avais avalé de travers et me demanda de m’excuser, ce que je fis disant que je n’étais pas habitué de boire un lait aussi fort.

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14

La connaissance que j’ai de mon enfance est approximative, parfois même entachée de complaisance, quelques ilots de souvenirs dans un océan d’oubli. Pourtant dans la mesure où je ne peux demander à quelqu’un d’autre ce qu’elle fut réellement, je n’ai d’autre choix que d’en livrer un récit décousu pouvant même parfois paraître incohérent dans son absence de suites logiques. Mais ce n’est pas parce qu’il m’est difficile de me connaître que je ne vais pas poursuivre, essayer de faire ressurgir, au rythme des mots, ce monde si lointain de mon enfance.

J'ai toujours considéré comme suspecte cette capacité infinie de mémoire dont font preuve certains écrivains capables, non seulement de se souvenir avec une précision extrême de quantité de faits très lointains, mais aussi de se remémorer sans hésitation l'intégralité des réflexions, souvent au-dessus de l'âge qu'alors ils s'attribuent, des pensées ou des raisonnements qu'ils ont pu avoir à l'âge de sept ou neuf ans. Se souvenir n'est certainement dans ce cas que se construire une mémoire sans laquelle ils n'auraient pas de béquilles suffisamment solides pour vivre l'irrationalité de leur présent. Ma mémoire, elle, est pleine de trous, de vides, de plages d'absence et c'est certainement ce que je trouve de plus intéressant en elle car ces creux sont autant de territoires abandonnés à la mémoire imaginaire, la seule qui vraiment m'importe et me permet, ancrée dans la vraisemblance des quelques pieux solides qui restent, de reconstruire mon passé donnant ainsi au réel cette part de rêve sans lequel il serait rapidement invivable. Le plus intéressant est que je finis par y croire moi-même ne sachant bientôt plus, tant cet imaginaire est constitutif de ma personnalité réelle, lesquels parmi mes souvenirs, relèvent de l'histoire, lesquels relèvent de la fiction. L'homme ainsi se construit sur les absences qu'il comble. Je ne me souviens même pas toujours du rêve de ma nuit précédente, ou du moins, pour m'en souvenir quelques heures, faut-il encore que dès le réveil, je le remémore, peut-être même le remette en ordre opération qui, de toutes façons, ne peut que me rendre soupçonneux quant à la qualité réelle, l'exactitude, de ce souvenir recréé. Je ne me souviens plus du tout des inconnus rencontrés, de la couleur des yeux des femmes qui m'ont plu dans le métro ou de l'aboiement de tel ou tel chien qui m'a un moment agacé… Ma tête est une machine à créer de l'oubli.

Je ne peux donc en aucun cas construire un récit linéaire allant tranquillement d’un moment à l’autre, mais seulement livrer dans un désordre que je ne chercherai pas à discipliner les fragments souvent flous qui me viennent pour une raison ou une autre. Ainsi je ne voudrais, en aucun cas, faire percevoir dans ce récit une vue misérabiliste de l’enfance car je n’ai pas vécu la mienne ainsi : j’ai été un enfant heureux et, quand j’y pense, comparant ma situation à celle qui fut la vie de la plupart de mes camarades d’alors, privilégiée car mes grands parents n’étaient pas les plus pauvres du quartier et, sous certains aspects, auraient pu passer pour des petits bourgeois.

En témoigne leur appartement qui bien que sans chauffage, sans salle de bains, sans toilettes propres était bien plus vaste que ceux de tous mes camarades et si mon jeune frère a passé pendant des années, ses nuits dans le même lit que ma grand-mère, vers huit ou neuf ans, quand le plus jeune de mes oncles avec qui je partageais ma chambre s’est marié, j’ai eu la mienne personnelle ce qui était à la fois un confort et un vrai malaise. En effet, cette chambre avec son plafond très haut, glaciale en hiver, fraîche en été, était située au fond de l’appartement et donnait sur la petite cour intérieure de l’immeuble. Pour y accéder, venant de la pièce à vivre qu’était la cuisine, il me fallait traverser la grande salle à manger qui faisait aussi office de chambre pour ma grand-mère puis traverser un long corridor toujours obscur que de grandes étagères pleines de cartons et de coffres occupaient en hauteur. Un grand rideau, qu’un courant d’air permanent agitait sans cesse dissimulait ce qui avait été autrefois la porte d’accès noble et, enfant imaginatif, je ne pouvais m’interdire de penser que quelques uns des monstres qui figuraient dans l’un ou l’autre des récits que je lisais, s’y dissimulait prêt à me saisir au passage. Aussi avant d’ouvrir la porte qui y donnait accès, je prenais chaque fois quelques secondes pour me préparer. Alors j’ouvrais cette porte et courrais le plus vite possible, passant devant la chambre toujours fermée de mon grand-père, jusqu’à la porte de la mienne redoutant de ne pas l’ouvrir assez vite. Cette chambre était alors comme un refuge même si je ne m’y sentais pas totalement rassuré car ses murs étaient recouverts d’un papier peint style 1930 portant, dans diverses nuances de bleu et d’argent, des losanges emboîtés les uns dans les autres dont, je ne sais pourquoi, je m’étais persuadé qu’il s’agissait d’une armée d’esquimaux en train de m’épier. Il fallait donc me précipiter dans le grand lit, sous l’énorme édredon rouge et m’enfouir le plus possible dans ce qui était comme mon nid. J’aimais ainsi particulièrement l’hiver quand le lit était glacial et que, pendant je me racontais des histoires dont j’étais le héros, la chaleur de mon corps le réchauffait lentement introduisant ainsi la torpeur du sommeil.

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Cette chambre où j’ai dormi seul pendant six ou sept ans occupe une place importante dans mes souvenirs et je ne sais plus par quel bout prendre ce qu’il faudrait que j’en dise.

C’était, à mes yeux d’enfant, une pièce immense et je pense aujourd’hui qu’elle devait ne constituer qu’une partie de la pièce traversante de réception de l’étage noble de l’immeuble car la chambre de mon grand-père qui la scindait en trois parties n’avait que des cloisons de bois et le mur qui donnait sur ma chambre était dans sa partie haute fait de vitre. De plus, comme je crois l’avoir déjà dit, une porte condamnée, transformée, par des étagères, en bibliothèque donnait, si j’en jugeais par les bruits qui en parvenaient, dans la chambre d’un voisin, un vieux monsieur, grand père d’un de mes camarades de bande. J’étais ainsi cerné par les vieillards et habitué, toutes les nuits, à écouter leurs ronflements, crachotements, toux, toussotements, expectorations, mictions et autres bruits divers du corps humain. Mon grand père se levait aussi souvent dans la nuit et, de temps en temps, sa lumière me réveillait, je l’entendait alors utiliser son pot de chambre, m’amusant lorsque des bruits identiques provenant de chez le voisin montraient une sympathie involontaire. Ces bruits humains me distrayaient et me rassuraient car ils semblaient former comme une barrière à la menace constante des esquimaux qui, animés par les lueurs provenant de ma grande fenêtre, semblaient vouloir sortir des murs pour se jeter sur moi. Je me souviens encore, comme s’il s’était inscrit dans mon corps, des mouvements d’enroulements voluptueux que je faisais alors dans mes draps rêches pour m’enfouir à leur plus profond sous le poids de mon énorme édredon rouge. Je dormais peu, aujourd’hui encore je dors peu et je peuplais mes heures d’éveil de ces multiples histoires que je me racontais me transformant en héros fonçant dans les airs à la poursuite des méchants ou me débattant dans des jungles improbables à la recherche de trésors cachés. Les deux s’entremêlant sans cesse, je ne sais pas qu’elle était alors la part véritable du rêve et celle du récit éveillé comme si je rêvais éveillé ou si je vivais en dormant. Toute mon enfance il me semble que j’ai ainsi traversé la vie dans quelque chose comme une participation pleine aux événements et une constante mise à distance par l’observation et l’imaginaire. Car, comme tous les enfants je suppose, je vivais au moins autant dans l’imagination que dans le réel traversant l’existence dans un écart constant d’avec ce qu’elle proposait comme si, en moi, mon double me regardait vivre.

Par ailleurs, autre particularité de cette pièce, la fenêtre de ma chambre donnait sur la petite cour toujours ouverte à l’arrière de l’immeuble et il n’était pas rare, tôt le matin ou tard le soir, que des camarades viennent m’éveiller, jetant de petits cailloux contre les vitres pour me demander de les rejoindre ou me faire parvenir un message au sujet des décisions de la bande pour le lendemain. Je me sentais alors prisonnier car la fenêtre était trop haute pour m’échapper et rien sur le mur ne me permettait d’en descendre. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, je savais sortir par le balcon de l’autre côté de l’appartement car il était soutenu par des reprises en fer forgé auxquelles je pouvais me pendre puis me laisser tomber, mais pour l’atteindre il me fallait affronter le noir du corridor, longer la chambre de mon grand-père, traverser la chambre de ma grand-mère, aller dans la petite salle à manger, ouvrir la porte-fenêtre… toutes choses qui représentaient un vrai défi et que je n’ai dû faire qu’une ou deux fois.

Ma chambre était peu meublée, un grand lit à barreaux de fer ornés de boules dorées que j’aimais bien dévisser, un meuble de toilette, peut-être un fauteuil — mais sur ce point ma mémoire est défaillante car je n’en conserve aucune image — et surtout la porte-armoire-bibliothèque qui me semblait renfermer le trésor de livres inépuisable de toute la famille, notamment un grand nombre d’ouvrages de la collection Nelson, petits ouvrages au format poche à la couverture beige cartonnée, qui me proposait des titres aussi passionnants que Robinson Crusoe, Les aventures de Mr Pickwick, L’île au trésor ou Quo vadis… Je trouvais là aussi, les six grands volumes à couverture vert très foncé, de l’Encyclopédie Quillet que, n’ayant jamais pu intellectuellement m’en séparer, je possède encore où je trouvais, me semblait-il alors, des réponses à presque toutes les questions que je me posais sur le monde. J’y trouvai aussi un jour, en fouillant dans les livres cachés sous les livres de premier rang un ouvrage intitulé Kamasutra, ouvrage qui me valut une certaine estime de nombre de mes camarades et dont les nombreuses illustrations ne manquèrent pas de m’intriguer me demandant qui de mes grands parents, de mes oncles ou de ma mère avait pu l’acheter et n’imaginant aucun d’entre eux capable de réaliser les positions acrobatiques qu’il présentait. Quoi qu’il en soit, cette initiation sexuelle involontaire me permit plus d’une fois, l’âge de la puberté atteint, de nourrir les fantasmes que j’entretenais sous mes draps à la lumière d’une lampe de poche.

Posté par balpe à 07:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]